Le lundi 16 juin 2026, l’auditoire Velge de l’IHECS à Bruxelles a accueilli un colloque exceptionnel, organisé à l’occasion de la parution de l’ouvrage collectif « Syndémie. Regards croisés sur la crise de Covid-19 » (Editions Edern/Karthala, 2026).
Pendant près de cinq heures, chercheurs, cliniciens, juristes, économistes, data scientists et acteurs de terrain se sont retrouvés pour un après-midi de réflexion transversale et rigoureuse, à la hauteur de l’ambition de l’ouvrage qui en était le sujet initial.
L’idée initiale des organisateurs, également co-éditeurs de l’ouvrage, était de ne pas réserver la tribune aux auteurs mais de la confier à des spécialistes pluridisciplinaires partageant leur approche, ayant lu et apprécié le livre, et invités à apporter un regard critique nourri de leur expérience personnelle, venant ainsi éclairer, conforter ou contester les positions défendues dans l’ouvrage.
Une thèse forte, portée collectivement
Le colloque s’est ouvert sur la question centrale du livre : et si la crise du Covid-19 n’avait pas été « simplement » une pandémie ?
Cette interrogation, loin d’être rhétorique, structure l’ensemble des débats de la journée.
L’idée de syndémie, interaction entre un agent infectieux, l’état de santé des populations, des inégalités sociales préexistantes, des choix politiques et des fragilités structurelles dans le système de santé et les institutions publiques, offre une clé de lecture d’une remarquable puissance analytique.
Elle permet de dépasser la vision strictement biomédicale, souvent réductrice, pour embrasser la complexité réelle d’une crise qui a suivi les lignes de fracture de nos sociétés.
Ce cadre conceptuel n’est pas une posture idéologique. C’est une exigence épistémologique. Et le colloque, dans sa conception même : trois panels articulés, des animateurs de haut niveau, une salle invitée à débattre, a été à la hauteur de cette exigence.
Panel 1 : quand la pandémie révèle nos systèmes
Le premier panel, animé par Élisabeth Paul (ULB), a offert trois perspectives complémentaires d’une rare densité intellectuelle.
Denis Porignon (ULiège, ex-OMS) a brossé un tableau lucide et nuancé du rôle de l’Organisation Mondiale de la Santé dans la gestion de la crise. Sans angélisme ni complaisance, il a rappelé les contraintes structurelles d’une institution intergouvernementale dont la légitimité normative ne se double pas d’un pouvoir opérationnel. Sa présentation a mis en lumière la nécessité absolue de renforcer les systèmes de santé primaires, communautaires et préventifs, bien loin de l’illusion de la possibilité d’un contrôle technologique qui a souvent dominé les réponses à la crise.
Nicolas Thirion (ULiège) a ensuite proposé une analyse juridique à la fois rigoureuse et dérangeante. En examinant les bases légales des mesures adoptées en Belgique, il a mis en évidence une tendance lourde : la tendance à recourir à l’état d’exception, à marginaliser le parlement et à s’appuyer sur la peur comme ressort de l’adhésion sociale. Une réflexion qui résonne bien au-delà de la crise sanitaire.
Sébastien Brunet (IWEPS & ULiège) a, quant à lui, interrogé les pratiques d’évaluation des politiques publiques en temps de crise. Son propos, systémique, interdisciplinaire, appelant à intégrer les savoirs des acteurs de terrain, a ouvert des perspectives concrètes pour une reddition de comptes plus démocratique.
La discussion qui a suivi, nourrie notamment par l’expérience d’un médecin généraliste de terrain, a confirmé l’ampleur du déficit d’évaluation qui a caractérisé la gestion de la crise en Belgique.
Panel 2 : au cœur des soins, la complexité du réel
Animé par Philippe Bonneels (UCLouvain), le second panel a plongé au cœur des réalités cliniques et organisationnelles de la crise sanitaire.
Marc Jamoulle, médecin généraliste et membre de l’Association mondiale des Médecins de Famille (WONCA), a livré un témoignage clinique d’une force remarquable sur le Covid long (officiellement : ~4% des adultes, 1% de formes sévères, environ 90 000 personnes, causalité incertaine). Sa description méticuleuse d’une pathologie multisystémique, neurotrope, invalidante, socialement dévastatrice, met en cause non seulement les limites de la nosographie médicale, mais aussi les biais structurels d’un système de soins qui a trop souvent requalifié ces patients en « cas psychologiques ». Son appel à une approche explicitement syndémique, intégrant dimensions biomédicales, sociales et économiques, a résonné avec une évidence troublante.
Sandy Tubeuf (UCLouvain), économiste de la santé, a brillamment illustré, à travers l’analogie du Titanic, les arbitrages normatifs sous-jacents à toute décision de santé publique. Son analyse de la suspension des cadres habituels d’évaluation médico-économique pendant la crise (la logique du « quoi qu’il en coûte », l’abandon temporaire des guides méthodologiques éprouvés, les QALYs – un indicateur qui combine en une seule mesure la quantité et la qualité de vie pendant ces années -, les analyses coûts-efficacité ou coûts-bénéfices…) révèle la dimension profondément politique des décisions de santé, et interroge les conditions d’un retour aux critères standards.
Pierre-Louis Deudon, médecin inspecteur d’hygiène et président de la Fédération des associations de médecins généralistes bruxellois, a apporté un regard situé et réflexif sur la gouvernance de la crise et tout particulièrement les campagnes de vaccination. Sa description d’une prise de décision fragmentée, opaque, dominée par des expertises trop spécialisées, centrée sur la maladie (interaction agent infectieux – hôte, sans prise en compte de l’environnement), a nourri une réflexion collective sur la nécessité d’une meilleure articulation entre science, politique, médias et responsabilité démocratique.
Le panel met en évidence l’urgence de replacer l’humain au cœur du système, dans une approche cohérente : renforcement de la démocratie sanitaire, valorisation de la première ligne de soins, en particulier les médecins généralistes, diversification des comités d’experts et promotion d’une communication rigoureuse, transparente et exempte de biais.
Panel 3 : science, société et vigilance critique
Le troisième panel, animé par Olivier Servais (UCLouvain), a été l’occasion d’une réflexion à la fois exigeante et salutaire sur les conditions de production et de circulation des savoirs en temps de crise.
Tijl De Bie (UGent) a présenté en anglais une étude de cas saisissante : l’analyse critique d’une erreur d’interprétation majeure dans un article de référence sur l’efficacité des doses de rappel des vaccins Covid, publié dans une revue médicale de premier plan. Au-delà de l’erreur elle-même, c’est la chaîne de validation scientifique (peer review, gestion des corrections, transparence éditoriale) qui est mise en question. Son appel à un renforcement de l’esprit critique, y compris chez les lecteurs de publications scientifiques, a été l’un des moments marquants de la journée.
Jacques Folon (ICHEC) a élargi le regard vers les enjeux de vie privée et de protection des données, analysant avec acuité comment des mesures présentées comme temporaires tendent à s’inscrire dans la durée, et comment le RGPD est progressivement fragilisé par des exceptions accumulées. Sa notion de « temporaire qui dure » offre une grille de lecture précieuse pour comprendre l’érosion diffuse – mais continue – des libertés fondamentales.
Benoît Bayenet (ULB) a replacé la crise dans une perspective économique historique, soulignant son caractère inédit : pour la première fois dans l’histoire contemporaine, les mesures de riposte à une pandémie sont à l’origine d’une récession économique mondiale d’une telle ampleur, combinant choc d’offre et choc de demande, et entraînant une mobilisation sans précédent des instruments budgétaires, monétaires et prudentiels. En Belgique, l’impulsion budgétaire a été estimée à environ 36 milliards d’euros en 2020 – une réponse massive, dont les effets à long terme restent à évaluer.
En clôture du panel, Bernard Rentier (ULiège), a rappelé l’importance d’une lecture attentive des articles scientifiques, au-delà des titres, résumés et conclusions. Une leçon de rigueur, d’humilité intellectuelle et de responsabilité dans la communication scientifique, délivrée avec la clarté qui caractérise son engagement de longue date pour une science ouverte et honnête.
La discussion croisée entre les modérateurs des trois panels, orchestrée par Denis Flandre (UCLouvain) a fait émerger une question centrale : dans chacun des domaines examinés (médical, politique, juridique, économique, scientifique…), comment des principes fondamentaux, pourtant bien établis et éprouvés, ont-ils pu être oubliés, contournés ou même rejetés ? Identifier avec justesse les causes (urgence, climat de peur, insuffisance de connaissances chez les décideurs, sous-dotations en personnel, influence des lobbies, contraintes financières, défaut de redevabilité) est indispensable pour tirer des enseignements solides et construire des réponses collectives.
Une conclusion à la hauteur de l’enjeu
Enfin, les conclusions générales présentées par Bernard Rentier (ULiège), ont permis de tisser les fils des différentes interventions en une synthèse cohérente et stimulante. Le message central est clair : comprendre la crise du Covid-19 comme une syndémie, et l’aborder en faisant dialoguer les disciplines, les scientifiques et les professionnels de terrain, c’est refuser de la refermer comme un épisode exceptionnel et clos. C’est reconnaître qu’elle révèle des dynamiques profondes, toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Et c’est surtout poser, collectivement, la question qui engage : que voulons-nous changer avant la prochaine crise ?
Un colloque, un ouvrage, un mouvement
Ce colloque a démontré, s’il en était besoin, la vitalité et la pertinence de la recherche en santé publique et en sciences sociales en Belgique. La qualité des intervenants, la richesse des échanges, la diversité des disciplines représentées – épidémiologie, droit, économie, médecine, data science, sciences politiques – ont fait de cette journée un véritable modèle de ce que devrait être la réflexion collective sur les grandes crises actuelles.
L’ouvrage « Syndémie. Regards croisés sur la crise de Covid-19 »prolonge et approfondit ces analyses. Il mérite d’être lu, discuté, partagé par les chercheurs, les professionnels de santé, les décideurs, et par toutes celles et tous ceux qui refusent les lectures simplistes des crises sanitaires.
Nous avons été nombreux à repartir de l’IHECS avec la conviction que cette forme de rencontre transdisciplinaire, ouverte, rigoureuse et démocratique, est non seulement précieuse, mais indispensable et urgente.
Merci à tous les organisateurs, intervenants et participants ainsi qu’à l’IHECS pour cette belle journée d’intelligence collective.
La publication des actes détaillés du colloque est en préparation.
