John Ioannidis, de l’Université Stanford, un des médecins épidémiologistes les plus reconnus et les plus cités au monde, accompagné de trois autres chercheurs, a entrepris une vaste analyse stratifiée 1https://jamanetwork.com/journals/jama-health-forum/fullarticle/2836434 visant à estimer, à l’échelle mondiale, le nombre de vies et d’années de vie “sauvées” (*) grâce à la vaccination contre la COVID-19 entre 2020 et 2024. Cette analyse, plus approfondie et beaucoup plus rigoureuse que celles qui l’ont précédée, présente l’avantage de stratifier les données selon l’âge, le statut sérologique (infection ou non avant la vaccination) et de distinguer deux périodes : avant et après la prédominance du variant Omicron. Elle s’appuie par ailleurs sur les données empiriques les plus fiables pour estimer avec précision les principaux paramètres de la pandémie, ainsi que l’efficacité vaccinale.
Les vies sauvées
La moyenne des estimations des décès évités grâce à la vaccination se situe aux environs de 2,5 millions (de 1,4 à 4 millions). Rapportée aux 13,5 milliards de doses administrées, cette donnée équivaut à une vie “sauvée” pour 5.400 doses injectées.
- 90% des vies “sauvées” d’un décès rapporté comme dû à la COVID-19 concernaient des individus âgés de 60 ans ou plus.
- 82% des décès évités concernaient des personnes vaccinées avant leur première infection.
- 57% de ces décès sont survenus pendant la « période Omicron », bien que certaines analyses de sensibilité suggèrent un bénéfice plus marqué avant l’émergence d’Omicron.
Les années de vie préservées
En intégrant l’espérance de vie des individus “sauvés” par la vaccination, l’analyse estime que 14,8 millions d’années de vie (de 7,4 à 23,6 millions) ont été préservées. Cela signifie que, pour épargner une année de vie, 900 doses de vaccin ont dû être administrées.
- 76% des années de vie préservées l’ont été chez les personnes âgées de plus de 60 ans.
- Les résidents en établissements de soins de longue durée (MRS) n’ont toutefois contribué qu’à hauteur de 2% du total des années de vie préservées.
- Les enfants et les adolescents (0,01 % des vies sauvées et 0,1 % des années de vie préservées) et les jeunes adultes âgés de 20 à 29 ans (0,07 % des vies sauvées et 0,3 % des années de vie épargnées) ont très peu contribué au bénéfice total. Ainsi, il est estimé que sur les plus de 2,6 milliards d’enfants et d’adolescents vivant dans le monde, 299 ont eu la vie sauvée grâce à la vaccination contre le COVID-19.
- L’évaluation repose sur des estimations actualisées de l’IFR (infection fatality rate) et de l’efficacité vaccinale contre la mortalité (VE), tout en intégrant la priorisation marquée des populations âgées de plus de 60 ans dans les stratégies vaccinales.
- Le calcul des années de vie sauvées est ajusté selon l’espérance de vie résiduelle spécifique à chaque tranche d’âge, en tenant compte de l’état de santé préexistant des individus décédés.
Les forces
- L’analyse des hypothèses est détaillée et transparente, avec de nombreuses analyses de sensibilité.
- L’hétérogénéité selon l’âge, les périodes de la pandémie, le statut d’infection préalable et le lieu de résidence (domicile vs. MRS) sont explicitement pris en compte.
- Une distinction claire est faite entre « bénéfices bruts » (décès évités) et « années de vie préservées ».
- Les auteurs exposent les limites de la modélisation et le fait que leurs estimations sont plus faibles (et plus prudentes) que celles de certains modèles antérieurs, reposant notamment exclusivement sur la période pré-Omicron.
Les faiblesses
- Les hypothèses de base sont fragiles, notamment sur les IFR et l’efficacité vaccinale réelle selon les variants. L’hétérogénéité des contextes nationaux (circulation virale, couverture vaccinale, systèmes de santé) est peu prise en compte, ce qui peut biaiser l’extrapolation au niveau mondial.
- Aucune distinction n’est faite entre les différents types de vaccins anti-Covid, aucune précision n’est donnée sur les éventuels schémas vaccinaux hybrides. L’analyse n’a pas permis de distinguer l’efficacité relative des différents vaccins administrés au même moment dans le monde.
- La méthode de calcul des années de vie sauvées s’appuie sur un facteur d’ajustement pour le moins discutable, étant donné la faible espérance de vie des résidents en MRS.
- Les bénéfices indirects (réduction des formes longues, éventuelles réductions de la transmission, etc.) et les risques associés aux vaccins (effets indésirables graves) sont mentionnés mais peu quantifiés, ce qui pourrait limiter la vision d’ensemble.
Conclusion
L’étude propose une évaluation nuancée et prudente de l’efficacité mondiale de la vaccination anti-COVID-19 entre 2020 et 2024 qui tranche nettement par rapport aux études antérieures. Elle montre très clairement que les principaux bénéficiaires sont les personnes âgées, tant au niveau des vies sauvées que des années de vie préservées. Ces résultats plaident pour une adaptation plus ciblée des stratégies vaccinales à l’avenir, essentiellement axée sur les groupes à risque, et pour une communication au public plus précise sur les bénéfices attendus selon l’âge.
L’analyse rappelle également la nécessité de rester prudent quant aux hypothèses de modélisation et souligne l’intérêt de poursuivre les études randomisées pour renforcer la robustesse des bases probantes sous-tendant les politiques de santé publique futures.
Toutefois, en comparaison avec d’autres vaccinations de masse comme la rougeole, la polio ou l’hépatite B, l’impact estimé de la vaccination anti-COVID-19 reste très modeste, en particulier pour les jeunes, ce qui soulève des questions quant aux priorités stratégiques et à la communication sur les bénéfices en fonction de l’âge.
Note :
Cet article n’avait certes pas pour objectif principal d’aborder tous les aspects de la vaccination anti-Covid — son but était avant tout de replacer ses avantages à leur juste mesure. Toutefois, il présente une lacune importante : il ne traite ni des effets indésirables graves des vaccins, ni des mesures sanitaires particulièrement contraignantes imposées à l’ensemble de la population. Or, ces éléments sont essentiels pour évaluer de manière équilibrée le rapport bénéfice/risque, notamment en fonction des tranches d’âge.
L’article de Ioannidis et al. est accompagné, dans le JAMA, par un billet d’opinion 2https://jamanetwork.com/journals/jama-health-forum/fullarticle/2836436 sollicité par le journal auprès de Monica Gandhi, Professeur de Médecine à l’Université de Californie à San Francisco, directrice de l’UCSF Gladstone Center for AIDS Research et directrice médicale du San Francisco General Hospital HIV Clinic (Ward 86), qui replace l’article précisément dans cette perspective.
Elle écrit : « L’important rapport de Ioannidis, en montrant ce que nous savions probablement dès le début de la pandémie, à savoir que les personnes âgées étaient celles qui bénéficieraient le plus de la vaccination et de la protection, suggère que nous aurions pu adopter une approche de la pandémie aux États-Unis plus conforme aux principes de réduction des risques : protéger les personnes qui ont besoin d’une protection, mais minimiser les effets néfastes des restrictions générales imposées aux personnes présentant un risque plus faible. À ce stade, une approche de la vaccination basée sur le risque pour les rappels (avec des recommandations pour les personnes plus âgées, comme le vérifie le présent rapport) devrait contribuer à renforcer la confiance dans la santé publique. En cas de pandémie future, des modèles tels que celui présenté ici peuvent contribuer à minimiser les dommages causés par des politiques largement restrictives tout en permettant de protéger les personnes qui en ont le plus besoin ».
(*) Dans le contexte de l’article, la différence entre « bénéfices bruts » (vies sauvées) et « années de vie préservées » est la suivante :
• Bénéfices bruts / vies sauvées (décès évités) : il s’agit simplement du nombre de décès dus au COVID-19 évités grâce à l’intervention (ici, la vaccination anti-COVID-19), sans distinction de l’âge ni de l’espérance de vie des personnes concernées (chaque décès évité compte de façon égale, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’une personne très âgée).
• Années de vie préservées : Cette mesure tient compte non seulement du nombre de vies “sauvées”, mais aussi du nombre d’années supplémentaires que chaque personne “sauvée” aurait pu vivre au regard de l’espérance de vie de sa tranche d’âge. Par exemple, éviter la mort d’une personne jeune préserve plus d’années de vie que celle d’une personne très âgée ou déjà fragilisée.
En résumé, le nombre de décès évités traduit un bénéfice “brut” (quantitatif, non pondéré), tandis que les années de vie préservées offrent une vision pondérée par l’espérance de vie résiduelle, ce qui permet une évaluation plus fine des bénéfices mais également des coûts relatifs pour la santé collective.